Nous joignons des rayons pour en faire une roue
mais c’est le vide du moyeu qui permet au chariot d’avancer.
Nous modelons de l’argile pour en faire un vase,
mais c’est le vide au-dedans qui retient ce que nous y versons.
Nous clouons du bois pour en faire une maison,
mais c’est l’espace intérieur qui la rend habitable.
Nous travaillons avec l’être,
mais c’est du non-être dont nous avons l’usage*.
Traduction alternative :
*C’est pourquoi l’utilité vient de l’être, et l’usage naît du non-être.
Pourquoi une roue, un vase et une maison ?
Les trois exemples retenus par Lao Tseu ont un point commun : leur utilité dépend autant de ce qui est absent que de ce qui est présent.
Une roue pleine ne peut pas recevoir son essieu. Un vase rempli d’argile ne peut rien contenir. Une maison sans portes ni fenêtres est inhabitable.
Le texte ne cherche pas à opposer la matière et le vide. Il montre qu’ils fonctionnent ensemble. Sans bois, il n’y a pas de roue. Sans argile, il n’y a pas de vase. Sans murs, il n’y a pas de maison. Mais sans l’espace laissé libre, ces objets perdent leur fonction.
Ce choix n’a rien d’anodin.
Le Tao Te King procède rarement par démonstration abstraite. Il préfère partir d’expériences que chacun peut vérifier. Les chapitres sont construits autour d’images simples : l’eau, la vallée, un nourrisson, une porte, une vallée, un arbre. Cette manière d’écrire tranche avec une partie de la philosophie grecque antique, davantage portée vers la définition des concepts et l’argumentation logique.
Le livre utilise également le paradoxe comme procédé pédagogique. Le faible devient plus fort que le puissant, le souple résiste mieux que le rigide, le silence vaut parfois davantage que la parole. Il ne s’agit pas d’affirmations destinées à choquer, mais d’une manière de déplacer le regard du lecteur. Le chapitre 11 appartient à cette logique : il invite à porter son attention sur ce que l’on ne remarque généralement pas.
Le problème du « non-être »
La dernière phrase du chapitre est aussi la plus difficile à traduire.
En français, on lit souvent : « L’être donne les avantages ; le non-être en permet l’usage. »
Le terme « non-être » pose immédiatement problème. Dans la tradition philosophique européenne, il évoque souvent le néant, l’inexistence ou l’opposé de l’être. Cette lecture risque pourtant d’éloigner le lecteur de ce que le texte chinois cherche à exprimer.
Le mot utilisé est wu (無).
Les spécialistes s’accordent sur un point : il n’existe pas d’équivalent français parfaitement satisfaisant. Selon le contexte, wu peut désigner l’absence, le vide, ce qui n’est pas encore manifesté, ou encore un espace laissé disponible. C’est pourquoi certaines traductions parlent de « vide », d’autres de « non-être », de « vacuité » ou d’« absence ».
Ce débat n’est pas un détail de traduction. Il change la manière de comprendre tout le chapitre.
Lao Tseu ne fait pas l’éloge du néant. Il ne suggère pas que la matière serait inutile ou qu’il faudrait renoncer au monde. Le texte affirme qu’une chose ne se réduit pas à ce qui la compose matériellement. Son usage dépend aussi de ce qu’elle laisse possible.
Le vide du vase n’est pas un défaut de fabrication. Il est précisément ce qui fait du vase… un vase.
Une idée qui trouve des échos ailleurs
Cette façon de penser n’est pas propre au taoïsme.
Dans le judaïsme, le shabbat suspend pendant un jour les activités créatrices. Tous les sept ans, la Torah prescrit également la shemita, une année durant laquelle la terre est laissée au repos (Lévitique 25). L’objectif n’est pas de célébrer l’inaction. Il s’agit d’introduire une limite à la maîtrise humaine sur le monde et de rappeler que produire sans interruption n’est pas un idéal.
Les deux traditions n’ont ni la même théologie ni la même vision du monde. Le parallèle doit donc être manié avec prudence. Il reste néanmoins intéressant : dans les deux cas, l’espace laissé libre n’est pas perçu comme une perte. Il devient une condition d’équilibre.
Le taoïsme formule cette idée sans commandement religieux. Il ne dit pas qu’il faut laisser le vide ; il montre que le vide est déjà à l’œuvre dans les objets les plus ordinaires.
S’il cherchait aujourd’hui des exemples dans notre quotidien, Lao Tseu n’évoquerait peut-être plus une roue, un vase ou une maison. Il parlerait sans doute d’une ampoule, d’une clé ou d’une tasse.
Une ampoule n’éclaire pas grâce au verre, mais grâce à l’espace qui permet à la lumière de se diffuser. Une clé n’ouvre pas une serrure grâce au métal seul, mais grâce aux découpes qui lui donnent sa forme. Quant à la tasse, elle n’est utile que parce qu’elle peut contenir quelque chose.
Un texte écrit dans une période de crise
Le Tao Te King est généralement situé entre le IVᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère, à la fin de la période des Royaumes combattants. La Chine est alors divisée entre plusieurs États rivaux qui renforcent leurs armées, leurs administrations et leurs systèmes juridiques. Les penseurs débattent de la meilleure manière de gouverner un pays. Confucéens, légistes, mohistes et taoïstes proposent chacun leur réponse.
Le chapitre 11 dépasse donc largement la description d’une roue, d’un vase ou d’une maison. Il participe à une réflexion plus vaste sur la manière d’agir, de gouverner et de comprendre le monde.
Anne Cheng rappelle que les classiques chinois ne peuvent être lus comme des textes isolés. Ils s’inscrivent dans une longue histoire de « dialogues internes », de réinterprétations et de reconstructions successives. Comprendre le Tao Te King, c’est donc aussi le replacer dans les débats intellectuels de son époque et dans les lectures qu’il a suscitées au fil des siècles.
Dans ce contexte, lorsque Lao Tseu valorise le vide, la souplesse ou le wu wei (無為), souvent traduit par « non-agir », il ne fait pas l’éloge de l’inaction. Les commentateurs expliquent depuis des siècles que le wu wei désigne une manière d’agir sans imposer sa volonté au réel, en accompagnant le cours des choses plutôt qu’en le forçant. Cette idée peut aussi être lue comme une critique d’une conception du pouvoir fondée sur l’intervention permanente, le contrôle et l’accumulation de règles.
Le philosophe et sinologue François Jullien propose une lecture qui éclaire ce chapitre. Très schématiquement, la tradition occidentale imagine un sujet qui fixe un objectif, élabore un plan, puis agit sur le monde pour obtenir un résultat. La pensée chinoise, elle, cherche d’abord à comprendre le potentiel d’une situation afin d’accompagner ce qui est déjà en train de se transformer. L’enjeu n’est donc pas seulement d’agir, mais de reconnaître les conditions qui permettent à une situation de produire ses effets.
Dans cette perspective, la roue, le vase et la maison ne sont pas des exemples choisis au hasard. Lao Tseu attire moins l’attention sur leur matière que sur ce qui les rend opérants. Le vide du moyeu permet à la roue de tourner ; le creux du vase lui permet de contenir ; les ouvertures rendent la maison habitable. L’efficacité ne réside pas uniquement dans ce qui agit, mais aussi dans ce qui rend l’action possible.
Interstellar : le trou noir Gargantua paraît être un vide absolu. Pourtant, il devient un passage vers une autre dimension. Une image qui aide à comprendre pourquoi, chez Lao Tseu, le vide n’est pas une absence mais une possibilité.
Une question toujours ouverte
Le chapitre 11 n’est pas devenu célèbre parce qu’il explique comment vivre. Il l’est parce qu’il propose une manière inhabituelle de penser l’utilité. Vingt-cinq siècles plus tard, cette idée continue d’alimenter les débats des philosophes, des sinologues et des traducteurs.
C’est peut-être le signe que le texte n’a jamais vraiment cessé de poser la même question : qu’est-ce qui rend une chose utile ?

