CAPSULE : Ce que la scène la plus sous-estimée du Seigneur des Anneaux dit sur le mauvais penchant, la confiance, et pourquoi la peur ne disparaît pas par la volonté.
La scène qu'on regarde sans la voir
Dans Les Deux Tours, il y a une scène courte, sans combat, sans musique dramatique. Sméagol est seul. Il se parle à lui-même — ou plutôt, il parle à l’autre voix. Celle qui lui murmure que Frodon va le trahir, que personne ne l’a jamais vraiment aimé, qu’il ferait mieux de ne faire confiance à personne.
Et là, pour la première fois depuis des décennies, Sméagol gagne.
« Va-t’en. Et ne reviens plus jamais. »
Puis Frodon le trahit — sans le vouloir, manipulé par Faramir. Et Gollum revient. Pas par hasard. Par mécanique.
Ce que le Talmud appelle le yetser hara
Dans la tradition juive, il existe un concept qui résiste à toute traduction simple : le yetser hara. Le « mauvais penchant ». Mais ce n’est pas le diable. Ce n’est pas une force extérieure qui s’installe en vous. C’est une partie de vous — nécessaire, même.
Le Talmud (traité Yoma 69b) rapporte que les Sages voulurent un jour se débarrasser du yetser hara. Ils y parvinrent — et durent faire marche arrière en urgence : les poules avaient cessé de pondre, les hommes de procréer. Sans lui, la vie s’arrêtait.
Le yetser hara n’est pas mauvais par nature. Il devient destructeur quand il n’est plus régulé par rien — quand il n’y a plus de lien, plus de confiance, plus d’attachement à quelque chose de plus grand que soi.
Gollum n’est pas une exception monstrueuse. Il est une trajectoire. Celle du yetser hara livré à lui-même pendant trop longtemps.
La mouche et la brèche
Le Kli Yakar, commentateur médiéval, compare le yetser hara à une mouche. Elle n’a pas assez de force pour écorcher une peau saine. Mais quand elle trouve un accès — une brèche, même minime — elle peut agrandir la plaie jusqu’à ce qu’elle devienne incontrôlable.
C’est exactement ce que fait Faramir. Il n’est pas malveillant. Il ouvre juste une brèche — un doute, une méfiance — et Gollum n’a plus besoin de convaincre Sméagol. Il attend, et entre.
Ce que les neurosciences confirment
La théorie polyvagale de Stephen Porges décrit avec précision ce que Tolkien avait mis en scène intuitivement : ce n’est pas la volonté qui neutralise la peur. C’est la sécurité du lien.
Quand un être se sent en sécurité dans une relation, son système nerveux autonome sort de l’état de menace. Les circuits de défense se calment — non pas parce qu’ils ont été vaincus, mais parce qu’ils n’ont plus de raison d’exister. Sméagol ne se libère pas par un effort héroïque. Il se libère parce que Frodon le regarde sans dégoût. Parce que quelqu’un lui fait confiance pour la première fois depuis des siècles.
Et quand cette confiance est brisée — même involontairement — le système de menace se réactive. La voix revient. Pas parce que Sméagol est faible. Parce que la brèche est ouverte.
Ce n'est pas Gollum qui gagne. C'est le lien qui a cédé.
C’est le détail que le film pose sans l’appuyer : Sméagol ne rechute pas par faiblesse intrinsèque. Il rechute parce que le lien a cédé en premier.
Dans la tradition soufie, la nafs al-ammara — « l’âme très incitatrice au mal », selon le Coran (12:53) — perd son emprise non pas quand on la combat frontalement, mais quand on s’attache à quelque chose de plus grand. Les maîtres soufis vont plus loin : pour se libérer de ce niveau du nafs, il faut que quelqu’un de fort tienne la main. Seul, c’est presque impossible. C’est l’attachement à l’autre — à une direction, à une présence — qui déplace le centre de gravité.
Sméagol l’avait trouvé, brièvement. En Frodon.
À la fin, c’est Gollum qui tombe dans le feu avec l’Anneau, sauvant le monde malgré lui. Le yetser hara ne disparaît pas. Il se transforme ou il détruit. Ce qui détermine lequel des deux, ce n’est pas la force de caractère.
C’est ce à quoi on s’accroche quand la voix revient.

