LE BIG BANG : COMMENT LES RELIGIONS Y RÉPONDENT VRAIMENT

LE BIG BANG : COMMENT LES RELIGIONS Y RÉPONDENT VRAIMENT

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DECRYPTAGE : Ce que le Coran, la Torah et la physique quantique disent — et ne disent pas.

Le prêtre qui a trouvé le commencement

En 1927, un prêtre catholique belge publie un article dans un obscur journal d’astronomie. Il y propose que l’univers est en expansion — et qu’en remontant le temps, tout converge vers un point unique d’une densité infinie. Son nom : Georges Lemaître. Deux ans plus tard, Edwin Hubble confirme l’expansion par l’observation. Lemaître avait raison. 

En marge du Congrès Solvay à Bruxelles, il croise Einstein pour la première fois. Ils marchent dans un parc. Einstein ne mâche pas ses mots : les mathématiques sont parfaites, mais la physique lui semble « abominable ». Il refusait l’idée d’un univers avec une histoire — avec un commencement.

Six ans plus tard, à Pasadena, Einstein assiste à un séminaire de Lemaître sur l’atome primitif. Il lui confie : « C’est la plus belle et la plus satisfaisante explication de la création que j’aie jamais entendue. » Mais il ajoute, en privé, que c’est précisément ce qui le dérange. Ça ressemble trop à de la création au sens religieux. Lemaître, lui, séparait soigneusement les deux questions. Ce n’était pas pour lui un problème de foi. C’était un problème de physique.

Lemaître avait-il raison ? En grande partie, oui. L’univers est bien en expansion. Et les équations pointent vers un commencement. Mais elles s’effondrent exactement à l’endroit où on voudrait regarder. Ce qu’il y a — ou n’y a pas — de l’autre côté, la physique ne peut pas le dire.

Un prêtre. Une équation. Et une idée qui allait hanter le XXe siècle : il y a eu un commencement.

Ce que le Big Bang n'est pas

Commençons par un point crucial : le Big Bang n’est pas une explosion dans l’espace. C’est l’expansion fulgurante de l’espace-temps lui-même. Avant t=0, les équations de la relativité générale s’effondrent. Plus de repères. Ce n’est pas une limite temporaire, en attendant un meilleur microscope : c’est une frontière structurelle de la physique actuelle. Gottfried Leibniz demandait : pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien ?

C’est exactement là, à ce bord net, que les traditions religieuses vous posent leur première question. Pas après. Au bord du gouffre.

La Genèse : une affaire d'autorité, pas de physique

Bereshit bara Elohim et hashamayim ve’et ha’aretz:« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. » (Genèse 1:1)

Le mot bereshit a occupé les commentateurs juifs pendant deux millénaires. Rachi, au XIe siècle, ne s’y arrête pas pour en tirer une cosmologie, mais pour poser une question bien plus étrange : pourquoi la Torah commence-t-elle par la Création plutôt que par la première loi donnée à Israël ? Sa réponse est politique autant que théologique — il s’agit d’établir que la terre appartient à Dieu avant d’appartenir à quiconque. Le commencement n’est pas une affaire de physique. C’est une affaire d’autorité.

Le Talmud, lui, ne clôt pas davantage le dossier. Dans le traité Hagiga (12a), les sages débattent de l’ordre de la création, mais une question plus radicale reste en suspens : l’univers a-t-il été tiré du néant absolu, ou façonné à partir d’une matière primordiale informe — le tohu-bohu du second verset ? Le débat n’a jamais été tranché. Ce n’est pas un oubli. C’est une méthode.

Le Coran et la théologie du signe

Du côté du Coran, le verset le plus cité dans ces discussions est le 21:30 : « Les cieux et la terre formaient une masse compacte. Nous les avons séparés. » On peut y voir une métaphore précoce du Big Bang. Il faut pourtant des pincettes : le Coran n’est pas un traité d’astrophysique, et le forcer dans ce rôle revient à lui faire dire autre chose que ce qu’il dit. Ce que ce passage exprime, selon les exégètes classiques, c’est la séparation originelle comme acte divin : une discontinuité fondatrice entre le néant et l’être.

Mais le plus intéressant est peut-être ailleurs. La tradition islamique a développé une théologie du signe — ayat, en arabe. L’univers entier est un système de signes lisibles. Pour un théologien contemporain comme Seyyed Hossein Nasr, le Big Bang ne constitue pas une menace pour la foi. C’est un signe parmi d’autres, un écho supplémentaire dans un cosmos qui n’a jamais cessé de pointer vers son origine.

L'Inde et le refus du commencement

Les traditions indiennes soulèvent un problème différent — et peut-être plus radical. Et si la question d’un commencement absolu était tout simplement mal posée ?

Le bouddhisme theravada refuse d’y répondre. Ce n’est pas une esquive. C’est une position philosophique précise, ancrée dans les textes du Majjhima Nikaya : le Bouddha classe les questions cosmologiques parmi celles qui ne contribuent pas à la cessation de la souffrance. Elles ne sont donc pas prioritaires. Non pas fausses — inutiles.

L’hindouisme cosmologique, lui, n’a pas besoin d’un commencement absolu parce qu’il pense en cycles. Des kalpa de 4,32 milliards d’années, des créations et destructions successives, des univers qui s’emboîtent dans des durées qui donnent le vertige. Ce modèle cyclique trouve un écho poétique — et seulement poétique — dans certaines théories contemporaines, comme la cosmologie cyclique conforme de Roger Penrose.

Quand le temps cesse d'être une ligne

Dans Interstellar (2014), Cooper plonge dans un trou noir et se retrouve dans un tesseract — une structure à quatre dimensions — depuis laquelle il voit la chambre de sa fille à travers les parois du temps. Christopher Nolan ne fait pas de théologie. Mais il vous pose, par l’image, la même question que Lemaître : que se passe-t-il quand le temps cesse d’être une ligne ?

Carlo Rovelli, dans Et si le temps n’existait pas, avance que le temps n’est pas une donnée fondamentale de l’univers — c’est une propriété émergente, liée à l’entropie. Si c’est vrai, demander ce qu’il y avait « avant » le Big Bang revient à demander ce qu’il y a au nord du Pôle Nord. La question n’est pas sans réponse. Elle est sans objet.

Augustin d’Hippone l’avait formulé autrement, au IVe siècle, dans ses Confessions : le monde n’a pas été créé dans le temps, mais avec le temps. Mille six cents ans avant Rovelli. Mille six cents ans avant qu’un physicien redécouvre, par les mathématiques, ce qu’un théologien avait touché par la méditation.

La vraie ligne de fracture

La ligne de fracture n’est pas entre science et religion. Elle passe à l’intérieur de chaque camp.

En physique, les cosmologistes débattent activement. La théorie de l’inflation éternelle de Guth suggère que notre univers serait une bulle dans un multivers sans commencement. La gravité quantique à boucles de Rovelli et Smolin propose une origine sans singularité. Ces modèles ne sont pas des faits — certains ne sont même pas testables.

Du côté religieux, les créationnismes jeune-Terre — qui lisent la Genèse comme un calendrier littéral de 6 000 ans — sont une position minoritaire dans l’histoire longue des interprétations. La grande majorité des théologiens, catholiques, juifs, musulmans, protestants, n’ont pas attendu Hubble pour proposer des lectures allégoriques du commencement.

Le débat réel n’est pas « Big Bang ou Genèse ». Il est : qu’est-ce qu’une explication ? La physique dit comment. La théologie, dans ses versions les plus rigoureuses, ne prétend pas dire comment. Elle interroge pourquoi.

La réponse de Lemaître

Lemaître, jusqu’à sa mort en 1966, refusait de mélanger ses deux rôles. Quand les journalistes lui demandaient si son atome primitif était le commencement de la Genèse, il répondait : « Il n’y a pas de conflit. Ce sont deux façons de poser des questions qui ne se recoupent pas. »

Ce n’est peut-être pas la réponse la plus satisfaisante. Mais c’est probablement la plus honnête.

Ce qui reste ouvert, et qui vous pend au nez si vous cherchez assez loin, c’est une question plus dérangeante. Ni le comment, ni le pourquoi. Mais celle-ci : pourquoi la réalité est-elle mathématiquement lisible ? Pourquoi, dans le noir d’une salle de conférence californienne, un prêtre et le plus grand physicien du monde se sont-ils levés ensemble pour applaudir une équation ?

Sources : Hawking & Penrose, « The Nature of Space and Time » (1996) · Carlo Rovelli, « Et si le temps n’existait pas » (Dunod) · Seyyed Hossein Nasr, « Religion and the Order of Nature » (1996) · Talmud Bavli, Hagiga 12a · Coran 21:30, traduction Masson · Augustin d’Hippone, Confessions XI ·