Pourquoi jurer, c’est péché ?

Pourquoi jurer, c’est péché ?

  • Post category:Savoir
  • Temps de lecture :8 min de lecture

« Je te jure », « WaAllah », « Par Dieu », « Mon Dieu », « Sur la tête de ma mère »…

Ces formules ponctuent nos conversations quotidiennes comme des virgules sonores. Nous les prononçons souvent machinalement, pour donner du poids à une opinion, renforcer une conviction ou simplement valider le dernier commérage entendu au bureau.
Mais ces paroles sont-elles vraiment sans conséquence ? Dans toutes les traditions abrahamiques, prononcer le nom de Dieu sans le respect approprié constitue une transgression. Le judaïsme va même pousser cette précaution si loin qu’il est même interdit d’écrire Son nom complet. (1)

Le paradoxe du serment : interdit mais obligatoire ?

Voici une première contradiction fascinante : techniquement, jurer par Dieu n’est pas interdit. Au contraire, c’est même une obligation de ne jurer que par Lui lorsqu’on doit prêter serment.

Le Deutéronome affirme : « Tu craindras l’Éternel, ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par Son nom » (2), tandis qu’un hadith nous rappelle : « Quiconque jure par un autre qu’Allah a certes commis un acte de mécréance ou de polythéisme. » (3)
Alors, que nous interdisent vraiment ces traditions ?

Le troisième commandement est sans ambiguïté : « Tu n’invoqueras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain ; car l’Éternel ne laissera point impuni celui qui invoque son nom en vain. »  (4).

L’Islam enseigne parallèlement : « Celui qui d’entre vous se voit obligé de prêter serment, qu’il jure par Allah, et abstenez-vous de jurer par vos parents. » (5)

La question devient alors : quand est-il approprié d’engager sa parole au niveau le plus sacré ? Ces traditions suggèrent une réponse claire : uniquement lorsque les circonstances l’exigent absolument, pour des questions de grande importance.

Les deux visages du serment : passé et futur

Pour comprendre la gravité attribuée au serment, il est essentiel de distinguer deux types d’engagements verbaux :

  1. Le serment concernant le passé – Témoigner de la vérité d’un événement déjà survenu
  2. Le serment concernant le futur – S’engager à accomplir ou éviter une action

Chacun porte son propre poids spirituel et ses conséquences spécifiques.

1. Jurer pour témoigner : la vérité, toute la vérité

Jurer faussement sur un événement passé équivaut à un mensonge aggravé par l’invocation divine. Les textes sont unanimes : « Éloigne-toi du mensonge », (6)  « Ô vous qui croyez ! Craignez Allah et soyez avec les véridiques. » (7) Dans la tradition chrétienne, Jésus qualifiait même le diable de « père du mensonge ». (8)

Mais le mensonge se limite-t-il aux paroles explicites ?
Une histoire rabbinique particulièrement éclairante raconte qu’un homme demande à son ami de venir au tribunal pour donner l’impression qu’il existe un témoin de l’emprunt qu’il réclame. Même si cet ami ne parle pas devant le tribunal, sa simple présence constitue une tromperie, un mensonge par suggestion. (9)

Cette anecdote nous invite à réfléchir : combien de nos communications quotidiennes reposent sur des vérités partielles ou des omissions délibérées ? N’est-ce pas aussi une forme de faux témoignage ?

Les exceptions à la règle : quand mentir devient acceptable

Les traditions religieuses, souvent perçues comme rigides, montrent ici une flexibilité surprenante :

Dans l’Islam, un hadith rapporté par Muslim précise : « Je n’ai jamais entendu le Prophète tolérer le mensonge sauf dans trois cas : en temps de guerre, pour réconcilier les gens entre eux, ou dans une conversation entre époux. » (10)

Le Talmud présente également trois exceptions similaires : mentir par modestie, pour protéger sa vie privée face à des questions indiscrètes, ou pour protéger son hôte après avoir reçu une hospitalité généreuse.
Le Rabbi Louis Jacobs suggère même qu’un « petit mensonge » visant à promouvoir la paix et l’harmonie n’est pas considéré comme un péché. (11)

Ces nuances nous montrent que même les règles les plus sacrées s’inscrivent dans une sagesse pratique qui reconnaît la complexité des relations humaines.

Les conséquences spirituelles

La gravité du faux serment se reflète dans ses conséquences spirituelles : « La punition pour un faux serment est la désolation et les bêtes sauvages » (12) Un autre enseignement affirme que « le faux serment et la rupture de lien de famille vident la maison de ses occupants et rompt la continuité de la génération » (13)

2. Jurer pour s'engager : quand notre futur devient sacré

Quelle différence existe-t-il entre une promesse et un serment ?

Selon le Larousse, un serment est une affirmation ou promesse solennelle faite en invoquant le sacré, tandis qu’une promesse reste un engagement entre humains. Cette distinction se retrouve dans presque toutes les langues (français, anglais, hébreu, arabe), soulignant son importance transculturelle.

Pourtant, même sans invoquer explicitement le divin, la parole donnée conserve un caractère sacré : « Ô vous qui avez cru ! Pourquoi dites-vous ce que vous ne faites pas ? C’est une grande abomination auprès d’Allah que de dire ce que vous ne faites pas. » (14)

Dans un monde où chaque parole prononcée serait considérée avec le même sérieux qu’un contrat signé, comment nos interactions quotidiennes seraient-elles transformées ?

Tous les serments se valent-ils ?

Que l’on jure d’arrêter de fumer, de faire la vaisselle ou de prier régulièrement, tous les serments portent le même poids spirituel. L’étude talmudique Chvouot 21 affirme clairement l’interdiction pour l’être humain d’annuler sa parole. (15)

Le Coran confirme : « Dieu ne vous tient pas grief du verbiage de vos serments, mais bien de faillir à vos engagements. » (16)

Cette perspective nous invite à considérer notre parole non comme une simple vibration sonore, mais comme une force créatrice qui engage notre être dans sa totalité. 

Réparer la parole brisée : chemins de rédemption

 Lorsque nous avons failli à notre parole, comment retrouver l’intégrité ?

  • Dans le judaïsme, 12 chapitres entiers des Lois des Serments détaillent les différentes situations et leurs remèdes. 
  • Pour le christianisme, la confession sincère ouvre la voie au pardon.
  • Dans l’islam, la réparation est précisément codifiée : libérer un esclave, nourrir 10 pauvres, ou jeûner trois jours consécutifs. (17)

Quand le serment devient absurde

Le Talmud mentionne également le concept fascinant du « serment vain » : quelqu’un qui jurerait qu’une réalité évidente est fausse, comme affirmer qu’une table est une chaise. Ce type de serment vise à semer la confusion, à distordre la réalité commune – une œuvre que les traditions attribuent aux forces opposées à l’harmonie divine.Ce type de faux serment vise à apporter la confusion au sein du peuple (l’œuvre du diable) et le croyant doit toujours s’attacher à la vérité : « Ô vous qui croyez ! Craignez Allah et soyez avec les véridiques. » (18), « Ayez à vos reins la vérité pour ceinture ». (19)

Cette notion ancienne ne fait-elle pas écho à notre époque contemporaine, où la frontière entre faits et opinions semble parfois s’estomper dans le discours public et sur les réseaux sociaux ?

Face à sa parole

La conscience que nos paroles ne sont pas de simples outils de communication, mais des actes de création. Elles façonnent notre réalité intérieure, nos relations et, collectivement, le monde que nous partageons.
Préférer un « je te promets » à un « je te jure » n’est pas qu’une question de sémantique religieuse – c’est reconnaître que certaines expressions méritent d’être préservées pour les moments véritablement cruciaux de notre existence.


Comment nos relations changeraient-elles si nous traitions chaque parole prononcée comme un engagement sacré ? Cette discipline intérieure, librement choisie, pourrait paradoxalement devenir une source de liberté plus profonde – la liberté qui vient de l’alignement entre nos paroles et nos actes.

Comme l’observait Confucius bien avant notre ère : « Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. »

1. D.ieu est, dans le judaïsme, le moyen d’écrire Son nom, sans l’écrire et donc sans pécher.
2. Deutéronome 6 :13
3. Hadith rapporté par At-Tirmidhi
4. Texte de l’Exode, 20 :7
5. Hadith rapporté par Boukhari et Mouslim
6. Michpatim, Chémot 23:1
7. Coran, sourate At-Tawba, verset 119
8. Jean 8 

9. Guémara
10. Muslim, n°2605
11. Truth and Lies in the Jewish Tradition, Rabbi Louis Jacobs, 
12. Shabbat 33a
13. Rapporté par l’Imam Mohamed Baqir, du livre d’Ali, tawzih al masa’ il marage vol 2 page 623
14. Coran, Sourate 61, verset 1/2
15. Explications Chvouot 21, 
16. Coran, Sourate 5, verset 89, Traduction de Jacques Berque
17. Coran, Sourate 5, verset 89
18. Coran 9 :119
19. Ephésiens 6