Le diable (Partie 1/3)

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Dans la grande entreprise divine, chacune des traditions apporte une vision différente du poste d’incarnation du mal. Certaines y voient un concurrent sérieux, un ancien employé licencié, ou un membre fidèle aux multiples fonctions. D’autres estiment que ce poste n’a jamais existé. Mais qu’est-ce que cela change pour les salariés de l’organisation céleste ?

1. Le concurrent sérieux : quand deux PDG se font la guerre

Le zoroastrisme : deux entreprises rivales depuis l'origine

Le zoroastrisme perse présente une vision radicale : Ahriman n’est pas un ancien employé.

Il n’a jamais travaillé pour Ahura Mazda. C’est le PDG d’une entreprise rivale. Présent depuis l’origine des temps. Deux titans. Deux organisations opposées. Deux forces presque égales en combat éternel.

Ahura Mazda dirige le camp du Bien. Ahriman dirige le camp du Mal.

C’est le dualisme absolu : deux puissances primordiales qui s’affrontent pour le contrôle de la création.

Ce que cela enseigne aux fidèles : Dans le zoroastrisme, chaque humain est un soldat dans un combat cosmique réel. Chaque bon choix renforce Ahura Mazda. Chaque mauvais choix renforce Ahriman. La bataille finale verra la victoire du Bien, mais en attendant, chaque action compte dans cette guerre universelle.

2. L'ancien employé licencié pour insubordination

L'islam : le refus devant Adam

Dans l’Islam, Dieu créa les anges, faits de lumière, les djinns, fait de feu, et enfin les humains, fait d’argile.

Si les djinns et humains ont le libre arbitre, les anges n’en ont aucun. Iblis est le meilleur des djinns et Dieu l’éleve au rang des anges.

Puis, Dieu crée Adam, la nouvelle création. Puis Il ordonne aux anges : « Prosternez-vous devant Adam. » Tous obéissent. Sauf un. « Je suis meilleur que lui. Tu m’as créé de feu alors que tu l’as créé d’argile » (Coran 7:12). Iblis refuse l’ordre divin. Par orgueil. Par mépris pour cette créature qu’il juge inférieure. Comment lui, être de feu pur, pourrait-il s’incliner devant de la simple argile ? Ce n’est pas une démission volontaire. C’est un licenciement pour insubordination grave.

Chassé du paradis, Iblis demande un sursis : laisse-moi jusqu’au Jour du Jugement pour égarer l’humanité. Allah le lui accorde, mais pose une limite infranchissable : « Sur Mes serviteurs, tu n’auras aucun pouvoir » (Coran 15:42). 

Son arme principale ? Le waswas – ce chuchotement insidieux qui suggère, insinue, sème le doute. Mais il ne peut jamais forcer la main. Il propose. L’humain décide. Contrairement aux humains qui peuvent se repentir jusqu’au dernier souffle, Iblis ne le peut plus. Son refus initial était irrévocable. Son sort est scellé.

Le christianisme : l'orgueil devant l'humanité

Dans le christianisme, Satan est bien un ange. Lucifer occupait le poste le plus élevé de la hiérarchie angélique. Le porteur de lumière. Le plus proche de Dieu.

Puis Dieu crée l’humanité à Son image et demande aux anges de la servir.

Ici même histoire : Lucifer refuse. Comment lui, être de pure lumière, pourrait-il servir ces créatures de chair ? « Je monterai au-dessus des nuages, je serai semblable au Très-Haut » (Isaïe 14:14). L’orgueil transforme l’ange de lumière en prince des ténèbres.

Le christianisme établit une distinction fondamentale : Satan a quitté l’entreprise, mais il reste une créature. Le Concile de Latran en 1215 le précise : « Le Diable a été créé bon par Dieu. Il est devenu mauvais par sa propre faute. » Satan peut tenter et détruire, mais uniquement dans les limites que Dieu autorise.

 

Ce que cela enseigne aux fidèles : Dans le christianisme et l’islam, Dieu est toujours la force supérieure et le diable ne peut qu’influencer les humains, de par leurs faiblesses. Les croyants peuvent invoquer l’aide divine contre un adversaire extérieur réel : Prières de protection, récitation de sourates coraniques ou de psaumes, invocation des saints deviennent des outils spirituels concrets. Le combat est réel, mais la responsabilité humaine reste entière et l’aide divine est accessible.

3. L'employé modèle aux multiples fonctions

Le judaïsme : trois départements, un seul ange

Le judaïsme présente une vision unique. Le Talmud (Bava Batra 16a) l’affirme clairement : « Satan, le Yetzer Hara et l’Ange de la Mort sont une seule entité. »

Ce n’est pas un concurrent. Pas un rebelle. C’est un employé fidèle qui cumule trois fonctions distinctes dans trois départements différents.

Le Yetzer Hara représente le mauvais penchant en chaque humain. Cette voix intérieure qui suggère la facilité, le mensonge, le raccourci.

Mais le judaïsme ne le condamne pas totalement. Les sages enseignent : « Sans le Yetzer Hara, l’homme ne construirait pas de maison, ne fonderait pas de famille, n’exercerait aucun métier. » C’est l’ambition. Le désir. L’énergie vitale qui pousse à créer et conquérir. Sans cette force, l’humanité resterait passive. Le problème n’est pas son existence, c’est comment on le canalise.

Face à lui existe le Yetzer Tov, le bon penchant. Chaque jour, l’humain choisit lequel nourrir.

Satan remplit la fonction de procureur céleste. Dans le livre de Job, il se présente au conseil divin : « Ce Job que tu loues tant, teste-le réellement. Retire-lui sa richesse. Tu verras si sa fidélité tient. » Dieu accepte mais fixe des limites strictes à chaque étape : Satan peut agir uniquement avec permission divine.

Le Talmud révèle même : « La souffrance de Satan est plus grande que celle de Job. » Pourquoi ? Parce qu’il est comme un employé contraint d’exécuter une mission qu’il déteste – briser une jarre tout en préservant le vin qu’elle contient.

L’Ange de la Mort vient chercher l’âme humaine au terme de la vie. Toujours sur ordre divin. Jamais de son propre chef. Jamais en avance ni en retard.


Dans la tradition mystique, on l’appelle Samael. Les textes promettent qu’à l’ère messianique, Dieu « supprimera » l’Ange de la Mort. La mort sera abolie.

Cette triple fonction révèle la position judaïque fondamentale : le mal n’a aucune autonomie. Il n’existe pas indépendamment de la volonté divine. Satan est un instrument pour permettre le libre arbitre humain. Sans possibilité réelle de choisir le mal, comment le choix du bien pourrait-il avoir du sens ?

Maïmonide, le grand philosophe médiéval, tend à considérer que tout « mal », toutes « épreuves », viennent sous le contrôle absolu de Dieu.

Ce que cela enseigne aux fidèles : Dans le judaïsme, même le « mal » est sous contrôle divin total – rien n’échappe à Sa volonté. Les épreuves ont un sens. La tentation fait partie du plan divin pour développer le libre arbitre.

La lutte contre le Yetzer Hara devient un travail spirituel quotidien de canalisation d’énergie plutôt qu’un combat contre un ennemi extérieur.